Rechercher dans le site
fontsizeup fontsizedown

Echecs et psychologie

jeudi 27 juin 2013
par Lameti Mohamed Lamalif
popularité : 1%

Les échecs étant un jeu de réflexion et de stratégie, il était évident que l’on ait cherché à s’interroger sur les apports de la psychologie cognitive à cet exercice de l’intelligence, de la pensée et de la mémoire. Mais par ailleurs, les échecs ont servi de terrain de prédilection pour la psychologie expérimentale à tel point qu’on les a qualifiés de « drosophile des psychologues » (La drosophile, petite mouche de couleur rougeâtre, a constitué l’objet d’étude par excellence des généticiens).

Les grands pionniers ont souvent eu recours à l’étude psychologique de leurs adversaires …et d’eux-mêmes. L’un des premiers Grands Maitres à avoir utilisé d’une manière efficace les ressorts de la psychologie est sans conteste Emmanuel Lasker. Il considérait qu’il était indispensable de connaitre la personnalité de l’adversaire qui se reflète dans son style, ses réactions, ses préférences. Il disait : « Ce ne sont pas les pièces qui se battent sur l’échiquier, mais deux êtres humains » Pour bien préparer une partie d’échecs il cherchait les points forts et les faiblesses de l’adversaire, à jouer des coups qui n’étaient pas forcément les meilleurs (pour une analyse à postériori) mais étaient plus aptes à dérouter cet adversaire. Il forçait ses adversaires à jouer le genre de parties qu’ils appréciaient le moins. C’est pourquoi beaucoup de contemporains de Lasker croyaient qu’il était chanceux. Dans une interview, il déclara : « Une partie d’échecs est une lutte, il est donc primordial de connaitre les forces et les faiblesses de son rival. Maroszy, par exemple, défend toujours prudemment sa position et n’attaque que s’il est contraint de le faire ; Janovsky est capable de manquer le gain par dix fois, pour finir par perdre. » Lasker était persuadé que le choix d’un coup n’était pas basé seulement sur les principes stratégiques et le calcul. La connaissance des goûts de l’adversaire permet d’anticiper sa réponse d’une façon très précise.

Alékhine a écrit des témoignages d’une rare précision sur le style de Capablanca. Il révéla que la connaissance psychologique de son adversaire cubain en 1927 a servi comme un atout majeur dans son succès. Il rapporta : « J’avais remarqué que Capablanca était meilleur stratège que tacticien. Par conséquent, il fallait vérifier tous ses coups très attentivement en milieu de partie, toute possibilité d’erreur n’étant pas exclue » Alékhine allait très loin dans l’étude de son rival en essayant d’anticiper la préparation de ce rival contre lui-même (contre Alékhine). Il savait que Capablanca chercherait à exploiter la façon risquée de jouer avec les Noirs. Alékhine renonça alors à ce style et affirma : « Avec les Noirs, j’ai employé la même méthode de simplification que Capablanca utilise en défense » Elle était contre son(Alékhine) style, mais le résultat fut en sa faveur.

Mais un joueur d’échecs doit aussi se connaitre lui-même, connaitre ses faiblesses et essayer de les corriger. Nicolaï Kroguious (« La psychologie au jeu d’échecs » Grasset Paris 1986, ouvrage qui nous a servi pour une bonne partie de cet article) raconte qu’il était tombé sur des portraits et des extraits de parties collectées par Averbakh, parmi lesquels un propre portrait et des parties d’Averbakh lui-même. Le même Averbakh avait à sa manière dessiné des profils psychologiques des grands champions d’échecs qu’il a divisés en cinq catégories : « Premièrement les « tueurs ». Ils n’essaient pas seulement de gagner, mais de détruire l’adversaire. C’est le groupe le plus fort avec Botvinnik, Fischer, Korchnoï et en partie Kasparov. Puis il y a les « lutteurs » qui veulent simplement vaincre comme Lasker, Bronstein, et parfois Kasparov. Troisièment les « joueurs ». Ils aiment jouer à tous les jeux. L’exemple classique est Karpov, mais aussi Najdorf. Ils aiment avant tout jouer « pour jouer ». Il y a aussi les « artistes » pour qui gagner n’est pas suffisant. Il faut qu’ils gagnent brillamment, comme Rossolimo et en partie Tal. Finalement les « chercheurs » pour qui seule l’analyse et la recherche théorique ont de l’importance. Comme Tarrasch, Fine ou moi-même. Malheureusement les deux dernières catégories ont eu le moins de succès pour remporter le titre mondial »( « Youri Averbakh. De Fischer à l’ère de l’ordinateur » entretien avec Y Averbakh, propos recueillis par G Bertola, « Europe-échecs » N° 618 Février 2012 )

Réti disait que la plupart des gens pensent que les maitres d’échecs sont capables de calculer plusieurs coups à l’avance ; lorsque des personnes lui demandèrent combien de coups il pouvait prévoir, il répondit, à leur grand étonnement : « à peine un seul ». Richard Réti, qui est l’un des grands représentants de l’école hypermoderne avait un style parfois imprévisible. A la surprise générale il battit Capablanca au tournoi de New York de 1924 ; le génie cubain venait de perdre sa première parie depuis huit ans de 1916 à 1924.A cette occasion la revue américaine, « American Bulletin » décrivit ainsi le Grand Maitre tchèque : « Réti est le désespoir des théoriciens amateurs car il cherche toujours des coups inhabituels et extraordinaires qui, parfois, violent tous les principes reconnus jusqu’ici et, de plus, il gagne ses parties »( G Bertola : « New York 1924 :Réti en révolutionnaire hypermoderne » « Europe-échecs » N° 618 février 2012) Ceci n’empêcha pas Emmanuel Lasker de dire de lui : « Jusqu’ici rien de ce qu’a produit Réti ne m’a vraiment impressionné…Son livre « les idées modernes aux échecs(1923) qui a fait sensation ces derniers temps n’est rien d’autre qu’une récolte d’articles hétérogènes où l’on trouve quelques idées intéressantes mais aussi beaucoup de choses sans grande maturité, rien de vraiment valable »

Botvinnik utilisait aussi beaucoup l’étude psychologique de ses adversaires dans sa préparation. « Il imposait les schémas d’ouverture et de milieu de jeu les plus désagréables pour ses adversaires. C’est peut-être ce qui expliqua sa suprématie sur Smyslov et Tal dans leur course pour le titre mondial.

Mais les échecs ont été aussi d’un grand apport pour les expériences menées par les psychologues surtout dans l’étude de la mémoire. A Binet l’un des fondateurs de la psychologie expérimentale en France a écrit un livre qui a servi et sert toujours de référence « Psychologie des grands calculateurs et joueurs d’échecs » paru en 1894 et réédité en 2005(L’Harmattan).

En 1965, le hollandais A De Groot, chercheur en psychologie et Maitre d’échecs réalisa une expérience sur un groupe de joueurs de niveaux différents. Il plaça sur un échiquier des pièces pour quelques secondes avant de les ôter et demander aux joueurs de les replacer sur un échiquier vierge. Les Grands Maitres et les Maitres internationaux réussissaient mieux dans l’exercice que les joueurs de niveaux inférieurs. Il conclut que ce n’est pas la capacité de projection (capacité à projeter un nombre de coups supérieurs) qui caractérise le bon joueur mais la grande maitrise dans les configurations de jeu connues. Il donna au regroupement ou configuration de pièces( 2 à 5) dans la mémoire d’un expert( Ici joueur d’échecs de haut niveau) le terme « chunk ».

En 1973, Herbert A. Simon, l’un des pères de l’intelligence artificielle et le psychologue américain W. Chase ont renouvelé l’expérience de De Groot en en modifiant des paramètres. Ils placèrent les pièces sur l’échiquier d’une manière aléatoire et non à partir de positions tirées de parties réelles. Ils remarquèrent que les Grands Maitre et les Maitres internationaux ne réussissaient pas cette fois ci mieux que les autres. Ils en ont tiré la conclusion suivante : « La capacité de mémorisation est dépendante de l’organisation de la pensée et de la connaissance de situations caractéristiques ».En d’autres termes plus simples : la mémoire est efficace quand elle reproduit les souvenirs( évènements, connaissances) d’une manière structurée et organisée, quand elle construit des configurations.

Les échecs peuvent enfin constituer un bon modèle pour une branche de la psychologie : la stratégie de résolution des problèmes. Des expériences ont été menées dans les années 50 et 60 pour savoir comment fonctionne le cerveau des champions et essayer d’établir comment se forme le processus décisionnel. Luca DESIATA, lauréat de l’INSEAD Fontainebleau et responsable de la Stratégie Internationale et du développement nucléaire du groupe italien ENEL(Ente Nazionale Pet l’Energie Elletrica), s’est inspiré de ces travaux pour organiser un « module de pensée stratégique » et expliquer à un auditoire de grands managers « comment se déroule la prise de décision devant un problème donné ». Les sessions de formation basées sur le jeu d’échecs avaient pris le nom de « Chess and Corporate strategy » Ils prenaient notamment la forme de tournois de négociations entre managers sur le modèle des appariements en tournois d’échecs. On appariait après chaque ronde les meilleurs vendeurs et les meilleurs acheteurs jusqu’à la ronde finale pour déclarer le vainqueur. Ces types de tournois permettaient d’avoir une idée sur le prix d’équilibre de la transaction en faisant la moyenne du prix le plus bas et le plus élevé pour chaque ronde .

Le jeu d’échecs à l’aveugle peut certainement fournir aussi de riches enseignements sur les ressorts inépuisables, les performances et le travail de la mémoire. A quelqu’un qui lui demanda comment il réfléchit aussi rapidement lors d’une simultanée un Grand Maitre (Capablanca si mes souvenirs sont bons) répondit : « je ne réfléchis pas, je sais »

Je ne peux conclure sans saluer l’un des joueurs marocains les plus distingués, aujourd’hui résidant à l’étranger, brillant étudiant puis diplômé en psychologie. Il entreprit les premières démarches d’une recherche sur « la stratégie de résolution des problèmes, les échecs comme modèle ». Les circonstances ont malheureusement empêché jusqu’à aujourd’hui l’aboutissement de ce travail qui aurait, je n’en doute point, constitué une référence dans le domaine. Je nomme le très sympathique Khalid FELLIL



Commentaires

Logo de Pierre Beiso
dimanche 30 juin 2013 à 22h41, par  Pierre Beiso

La statégie étant un produit à la mode Luca Desiata reprend à l’identique ce qu’il se pratiquait dans les cercles de l’académie militaire soviétique Frounzè.

Pierre Beiso

Logo de <FONT COLOR="#0000FF">Mohamed Moubarak Ryan</FONT >
dimanche 30 juin 2013 à 06h57, par  Mohamed Moubarak Ryan

Bonjour,

Je remercie notre ami Mohamed lamti pour avoir remis en lumières un thème intéressant et passionnant qui traite de l’interaction ente les monde échecs et la large sphère de la psychologie.

Evidemment on ne pourra guère discuter, l’espace d’un court commentaire, les différentes idées explorées par Maître lamti ni, a fortiori, relater les diverses expériences et recherches faites dans ce domaine… Ou bien d’analyser le sujet d’un point de vue strictement personnel, car chacun de nous – en tant que joueur de compétition- peut l’enrichir par des témoignages concrets.

Je voudrais seulement, lors de cette brève intervention et afin de « compléter » la partie historique, évoquer l’apport de Reuben Fine *(1914- 1993) GM américain et l’un des meilleurs joueurs mondiaux entre les deux guerres, qui était un psychanalyste de renommée internationale, et qui a utilisé son savoir et ses expériences pour analyser les comportements et les attitudes des champions d’échecs, sous l’angle de la psychanalyse freudienne. Son ouvrage référence « The Psychology of the Chess Player »( la psychologie du joueur d’échecs) publié en 1967, constitue encore une analyse percutante du comportement de nombre de champions du passé jusqu’au Boby Fisher.

Enfin, je pense que ce thème abordé par M. lamti pourra être l’amorce des types de sujets que cette nouvelle UMCE, devrait débattre, dans la perspective de valoriser le volet culturel du noble jeu.

* Auteur, entre entre, du célèbre ouvrage " The ideas behind the chess openings", traduit en français (edition payot) en 1972 ? sous le titre " Les idées cachées dans les ouvertures d’échecs"

Logo de <FONT COLOR="#0000FF">Abdelaziz Onkoud</FONT >
jeudi 27 juin 2013 à 11h54, par  Abdelaziz Onkoud

C’est un sujet très passionnant....dans mes sessions d’entrainements avec les enfants , ces derniers apprécient bien les anecdotes relevant de la psychologie...il y en a tellement d’exemples alléchants même au plus haut niveau... Bobby Ficher détient d’excellents situations psychologiques face à Tal , Petrossian , Taimanov , Spasski et d’autres...

Logo de LAMALIF
jeudi 27 juin 2013 à 06h57, par  LAMALIF

Salut Une petite erreur a glissé dans mon article. Ayant reproduit après coup, le résumé des travaux sur la mémoire j’ai attribué le terme"chunk" configuration de 3 à 5 pièces à De Groot, en fait le terme a été employé par CHASE et SIMON. Une recherche sur le échecs et le cinéma m’a passionné, j’en partagerai les résultats avec mes amis férus de culture. Un fait est intéressnt à rapporter : lors d’une session de formation de joueurs d’échecs organisée au Maroc, une grande majorité a exprimé le souhait de bénéficier de sessions consacrées aux échecs dans leur rapport avec la culture.

Logo de LAGHMARI Abderrahmane
jeudi 27 juin 2013 à 05h53, par  LAGHMARI Abderrahmane

Merci Professeur LAMETI pour cet article de haut niveau révélant le caractère culturel des échecs et l’importance de la culture échequiènne dans les différents domaines de la vie. C’est une vraie recherche scientifique qui peut servir de cadre théorique pour une thèse de doctorat. Comparer les cadres de l’UMCE avec la bande des incompétants (pour ne pas des voyous) qui ont pris en otage la FRME c’est comparer l’incomparable !!! LAGHMARI Abderrahmane

Brèves

31 juillet 2008 - Maroc-Echecs en Vacances

Chers lecteurs, L’été est l’occasion pour plusieurs d’entre nous de prendre un petit repos bien (...)

26 mai 2008 - Les blancs jouent et gagnent !

Les blanc jouent et gagnent ! Y.Fareh

23 mars 2008 - Situation administrative des clubs et ligues

La FRME vient d’annoncer sur son site www.frme.net qu’elle a accordé aux clubs un délai (...)

2 février 2008 - PRESSE : Commission d’enquête

L’hebdomadaire AL WATAN revient sur la commission d’enquête créée lors de la dernière AGE et la (...)

27 avril 2007 - ..." الإبـرة والهشيم"

تحية شطرنجية طيبة ستتوقف المقالات الأسبوعية التي دأبت على نشرها ، كل جمعة، في إطار سلسلة "الإبــرة (...)

Navigation