Rechercher dans le site
fontsizeup fontsizedown

" En quarante ans, on ne m’a jamais pris un pion gratuitement" : Une lecture de la lettre d’Abu Bakr As-Suli

Dédié au Feu Abdellatif Hadri
mercredi 11 avril 2012
par Mohamed Moubarak Ryan
popularité : 1%

Sur une proposition de notre ami Abdelaziz Onkoud, J’ai effectué une traduction « approximative » de mon dernier article publié en arabe, le 7 avril 2012, à Maroc Echecs. Il s’agit d’une lecture préliminaire de la « lettre d’Abu Bakr As-Suli », un pamphlet daté de plus de mille ans, dont certaines idées et analyses s’approchent curieusement de celles de Wilhelm Steinitz, célèbre théoricien et premier Champion du Monde (officiel ) des Echecs. Je laisse le soin aux lecteurs intéressés de faire leurs propres lectures et d’en tirer d’autres conclusions…

Abu bakr As-Suli (Ashatranji) est l’une des figures littéraires les plus célèbres, dont le nom est intimement lié au monde Arabo-musulman du jeu d’échecs. Il est souvent cité au sein de la communauté des chercheurs en patrimoine comme l’un des meilleurs joueurs à travers l’histoire ; Nombre de clubs arabes et marocains portent son nom, dont le Club As-Suli de Marrakech. Il a vécu au dixième siècle de notre ère, à l’époque Abbasside a Bagdad, et mourut en l’an 946, soit il ya plus de mille ans ! Il a accompagné trois Califes Abbassides, Arradi, Al Moktafi et Al Moktader ; Il a écrit un nombre important de poèmes et recueils, que l’on ne pourra guère citer dans cet espace, ni a fortiori, les étaler avec détails.

Ce qui nous intéresse, suite à cette brève introduction, c’est d’évoquer l’éclatante célébrité dont jouissait As-Suli dans le domaine des échecs, jusqu’à ce que certains citateurs croyaient qu’il est bien l’inventeur du Roi des jeux ! Parmi les fines anecdotes rapportées par l’Historien Al Massoudi dans son œuvre "Mourouj A-Dhahab"( la prairie dorée), que la Calife Ar-Radi « A atteint lors de ses promenades un jardin florissant garni de roses adorables ; il s’adressa à ses accompagnateurs : Avez-vous vu d’endroits plus beaux ? Ils commencèrent alors à faire l’éloge de la beauté d’un jardin que l’on ne trouve nulle part ailleurs ; Ar-Radi leur répliqua : Le style de jeu (d’échecs) d’ As-Suli est plus beau de tous ce que vous venez de décrire"

Le titre de cet article, est un adage fort plaisant inspiré de la fameuse « lettre d’Abu Bakr As-Suli des échecs » ; Il s’agit d’un manusrit qui est parvenu à certains éditeurs scientifiques dont le chercheur et échéphile Zoheir Ahmed El Kaissi, qui a éprouvé de grandes difficultés pour en décortiquer le texte qui comportait nombre d’erreurs flagrantes, en raison de la "méconnaissance" de certains scriptes, novices en matière d’échecs. Le texte en question que je voudrais en commenter quelques paragraphes et les partager avec nos chers lecteurs, est tiré d’un ouvrage intitulé « Le modèle de bataille pour atteindre les sommets » d’un ancien auteur marocain, Ibn Abi Hijla Telemsani (mort en 1375), qui a été édité scientifiquement par le chercheur iraquien sus mentionné, et publié par le Ministère de la Culture et de l’information de la « République Iraquienne » en 1980.

La lettre objet de cet article est très courte, car ne dépassant pas quelques pages et mille mots environ (soit quelques 1500 mots pour la traduction française). Son auteur l’a voulu comme une «  constitution  » pour tout joueur d’échecs, selon les règles en vigueur à l’époque ; ou telle « une convention destinée à tous ceux qui s’intéressent à ce domaine » selon la propre formule de Telemsani ; dans sa lettre, As-Suli a fait le résumé de concepts qui demeurent utiles pour traiter la technique des finales de partie, enrichis par des conseils stratégiques et tactiques et autres à caractère psychologique, qui l’on hissés déjà la plus haute catégorie (Tabakat) des joueurs de son époque.

As-Suli commence sa lettre en stipulant que : « la première règle que le joueur d’échecs doit respecter est la bonne mobilisation, telle que l’armée à l’imminence d’une bataille, avec minutie te prudence, sans précipitation » ; Il poursuit avec quelques conseils nécessaires pour tout débutant ; Il recommande de développer l’aile en premier, et de ne pas déplacer le Roi (Shah) sans nécessité (le roque n’existait pas à l’époque), et de pas occuper une pièce lourde, et de laisser toujours son Roi à la distance d’un Fou du Cavalier de l’adversaire( Le Fou se déplaçait de deux cases en diagonale) ; Il doit éviter de subir une double attaque sur son Roi ; dans ce cas il doit chercher la simplification déjà tout prix ; Il conseille de ne pas hésiter à sacrifier ses pièces, s’il a réussi à encercler le Roi adverse, pour forcer le mat.

Puis il s’attela à d’autres conseils à caractère stratégique en affirmant que le jeu d’échecs est basé sur « l’initiative et la défense  » et qu’une fois la partie est engagée, le joueur doit préserver ses pièces, majeures ou mineures, dans leurs forteresses infranchissables  ; Il doit superviser ses troupes après chaque coup, et ne jouer le coup suivant qu’après avoir "contemplé" la position » ; Et « Si tu lui a pris une pièce gratuitement veilles à la simplification jusqu’à la victoire, et évites –inversement - toute simplification en cas de perte de matérie"l.

La plupart des concepts développés par As-Suli confirment -à mon avis – qu’il était un joueur positionnel avec un sens stratégique très poussé. Il ne cessait de prôner la prudence et la vigilance ; Il ajoute : « sois hautement vigilant, On a avancé qu’un érudit hindou a dit : En quarante ans, personne ne m’a jamais pris un pion gratuitement, c’est l’apogée (de la prudence) ». Il parle de la structure de pions, telle que nous étudions actuellement (ou presque) en préconisant absolument de « détruire la chaîne de pions de tes adversaires, et de rassembler tes siens » ; Il insiste encore sur la règle de l’opposition en recommandant « s’il joue avec son Roi, gardes toujours l’opposition, et mettre éternellement tes Tours face aux leurs ».

Les recommandations relatives au milieu de jeu se poursuivirent, ainsi « envahies ses cases après avoir assuré ton matériel ; Une pièce avancé ne doit pas reculer inutilement, car il ne faut jamais occuper une case sans profit  » Il évoque également ce que l’on peut appeler la valeur relative des pièces, telle que nous la concevons de nos jours : « Si la Tour de ton adversaire est immobilisée, ton Cavalier lui est supérieur. Il ne faut donc jamais échanger une Tour encerclée avec un Cavalier libre  » !

Enfin, As-Suli enrichit son « pamphlet » par des conseils psychologiques percutants, il recommande ainsi au joueur d’échecs de ne jamais « affronter son adversaire en étant excessivement confiant de le battre ; Il doit, en revanche, aborder la partie en manœuvrant patiemment, jusqu’à l’épuisement de l’adversaire avant de saisir son opportunité. Il conclue sa lettre avec ce paragraphe fort éloquent : « Il faut éviter l’avarice et ses retombées, car elle peut faire perdre plus que ce que nous veillons à garder ! Les sacrifices sont souvent la voie de la victoire. Le joueur d’échecs doit en faire ses choix selon les circonstances (du jeu) : Ni l’avarice, ni la négligence, ni l’arrogance, ni la peur, ni l’hésitation, ni l’orgueil, ni l’inertie ne sont utiles ; L’homme arrive à maitriser le jeu par la contemplation de faits du passé et de la patience ; Il atteindra alors ses objectifs, si Dieu le veut »

Quel beau –quoique court- texte ! je voudrais le dédier à la mémoire de Feu Abdellatif Hadri , l’un des piliers de notre club Alouan Fannia d’Echecs de Chefchaouen, qui nous a quittés il y’a deux ans .Bien de tranches de cette lettre, reflètent le style de jeu du défunt connu, surtout, pour sa maitrise des finales



Commentaires

Logo de <FONT COLOR="#0000FF">Abdelaziz Onkoud</FONT >
jeudi 12 avril 2012 à 19h05, par  Abdelaziz Onkoud

Prenons l’exemple du Mat Arabe ( mat de la tour aidé par le cavalier ) . La raison de cette nomination est que la tour et le cavalier sont le seules pièces qui n’ont pas subies de changements depuis des milliers d’années. Je trouve cela très simple comme justification. Alors qu’un autre mat de la tour aidé par le cavalier (mat d’Anastasie) est admis car il a figuré dans un roman de quoi semer le désordre. Mais, il n y a pas que ça , les finales arabes de pions montrent des Zugzwang , des dominations ,des oppositions , des trébuchet......

Logo de <FONT COLOR="#0000FF">Mohamed Moubarak Ryan</FONT >
jeudi 12 avril 2012 à 18h34, par  Mohamed Moubarak Ryan

Bonsoir a tous,

L’Euro - centrisme, se base sur un postulat général qui considère toutes les civilisations comme étant immatures ou de simples intermédiaires entre la culture grecque et le monde occidental post moyen âge. Très perceptibles dans des domaines tels que la philosophie et les mathématiques par exemple, ses croyances touchent d’autres champs « accessoires » comme la musique, le théâtre, ou bien sûr le jeu d’échecs.

A mon avis, si le débat concernant l’apport de la civilisation arabo musulmane dans la sphère de la science est passionnant et reste ouvert aux arguments des uns et autres ; Le jeu d’échecs était un domaine de prédilection dans la littérature arabe et a alimenté des milliers de recueils, d’ouvrages, de poèmes, dont certains datent de l’époque Omeyyade , soit près de 14 siècles d’histoire. C’est-à-dire tout au long d’une ére ou le Roi des Jeux était totalement inconnu dans le monde occidental, et a fortiori chez les grecques. Il suffit de citer, à cet égard, parmi les cadeaux que le Calife Abbasside Haroun Arrachid aurait offert à Charlemagne un bel échiquier avec des pièces en ivoirevers la fin du huitième siècle. Soit deux cents ans avant que l’occident ne connaisse les règles de jeu, à travers la l’Andalousie.

Les historiens d’échecs réputés admettent ces faits historiques incontestables, mais comme tu l’as bien souligné, ils tentent de relativiser l’apport arabo musulman en matière de théorie échiquéenne, en insistant abusivement sur les différences « substantielles » relatives aux règles de jeu (dont le roque) et la marche des pièces. Et en minimisant le volet artistique incarné par les centaines de mansoubats, qui restent éparpillées dans de nombreux textes, dont la plupart ne sont pas encore édités. Et j’espère que j’aurai l’occasion de traiter ce sujet avec beaucoup plus de précision.

Merci, Abdelaziz, de m’avoir donné l’occasion d’effleurer ce passionnant sujet ; Cordialement et A Bientôt  !

Logo de <FONT COLOR="#0000FF">Abdelaziz Onkoud</FONT >
mercredi 11 avril 2012 à 18h34, par  Abdelaziz Onkoud

Le voila donc , l’article référence .Le début d’une certaine reconnaissance.... L’on a jamais parlé des idées des échecs Arabes. on a toujours consacré quelques phrases genre :
- Ce n’est pas les arabes qui ont inventé les échecs. Il faut remonter vers.....pour trouver les premiers traces....
- A l’époque des Arabes , la dame était une pièce très faible.....ce n’est qu’a après.......que
- Le roque non plus n’était pas possible dans les échecs arabes...ni la prise en passant.
- Le premier qui a .....c’ est Fillidor
- Le premier qui a .....c’est Morphy.....
- Le premier champion du monde est....

On nous a tellement embobiné qu’on a cru que l’histoire a commencé à la date que certains livres faisaient circuler.

Avec cet article , l’injustice est réparée mais partiellement.

Notre ami Moubarak ne va pas s’arrêter là . j’attends la suite (au mois de Ramadan) avec impatience.

Brèves

31 juillet 2008 - Maroc-Echecs en Vacances

Chers lecteurs, L’été est l’occasion pour plusieurs d’entre nous de prendre un petit repos bien (...)

26 mai 2008 - Les blancs jouent et gagnent !

Les blanc jouent et gagnent ! Y.Fareh

23 mars 2008 - Situation administrative des clubs et ligues

La FRME vient d’annoncer sur son site www.frme.net qu’elle a accordé aux clubs un délai (...)

2 février 2008 - PRESSE : Commission d’enquête

L’hebdomadaire AL WATAN revient sur la commission d’enquête créée lors de la dernière AGE et la (...)

27 avril 2007 - ..." الإبـرة والهشيم"

تحية شطرنجية طيبة ستتوقف المقالات الأسبوعية التي دأبت على نشرها ، كل جمعة، في إطار سلسلة "الإبــرة (...)

Navigation