Journal Al Bayane, Page "Spécial Echecs", du 17/07/1993
ENTRETIEN AVEC ZAKARIA BENNIS
Cet article fait suite (et fin) à celui relatant le "TOURNOI ZONAL AFRICAIN DE TUNIS" Hicham Hamdouchi OK, (qui s’était déroulé du 24 juin au 5 juillet 1993) avec un entretien de notre champion, paru, le 10 avril 2007 sur Maroc Echecs.
Qui se souvient de Zakaria BENNIS ? Calme en soi, mais toujours assis sur un volcan prêt à tonner à la moindre « injustice » d’où qu’elle provienne, soit-elle de la Fédération ou des arbitres. La bête noire des arbitres marocains avec ses coups terribles sur la pendule en période de crise (Zeitnot). En fait, agréable et pieux pour ceux qui le connaissent. J’ai eu le privilège de partager sa chambre à Tunis et j’ai pu apprécier sa personnalité vraiment à part. Ambitieux jusqu’aux bouts des ongles malgré une situation sociale modeste, Zakaria Bennis avait voulu un Maroc échiquéen à l’image de ce qu’il a « vu » à l’étranger. Rêve furtif, car la déception reprit hâtivement sa place…La scène échiquéenne nationale s’est privée, depuis des années, du talent de ce joueur qui a marqué de son empreinte une période charnière de notre sport.
A l’image de l’entretien réalisé avec Hicham Hamdouchi, celui de Zakaria Bennis présente également des « éléments » qui donnent, dans une certaine mesure, matière à une comparaison avec les échecs marocains en 2007. Comme l’a si opportunément fait Hicham Hamdouchi dans le précédent article cité ci-haut. Bonne lecture.
Tournoi Zonal africain de Tunis
Entretien avec Zakaria Bennis, maître national et maître FIDE :
« Donnez-moi un parrainage et vous verrez ! »
Pour Zakaria BENNIS, l’un des joueurs marocains en pointe, la passion des Echecs est bien sûr constamment présente.
Adulé ou détesté, Bennis ne laisse jamais indifférent. Son goût du combat, de l’irrévérence voire de la provocation font de lui une personnalité qui intrigue. Mais il faut le reconnaître pour justement l’apprécier à sa valeur. Calme, réservé, un peu replié sur lui-même et faisant sa prière cinq fois par jour, Bennis n’en est pas moins devenu une personnalité des échecs marocains la plus représentative.
Champion du Maroc en 1987, maître national et maître fide (Fédération Internationale des Echecs), classé 2310 Elo, il a défendu les couleurs nationales avec le talent que l’on sait, durant de nombreuses années. Bennis s’est révélé comme un spécialiste du jeu positionnel au registre relativement étendu d’idées stratégiques et tactiques avec un style de jeu déroutant et à la technique presque sans faille.
Sa progression au classement international est très lente. Difficultés psychologiques ? Travail trop irrégulier ? Il déclare manquer de compétitions à l’étranger : « Donnez moi un parrainage pour au moins quatre tournois à l’étranger et vous verrez ! » assure-t-il. Or il reste dans l’ombre de son camarade de Tanger Hamdouchi, alors que son talent n’a rien à lui envier. Fort de caractère, il parle des Echecs avec ferveur, avec intelligence. Son charme opère, sa force de conviction est telle qu’on resterait des heures à l’écouter parler. A l’issue de la dernière ronde du Tournoi Africain de Tunis, remporté par Hamdouchi (Maroc), il a bien voulu nous accorder cet entretien.

QUESTION : Etes-vous satisfait de votre classement 5.5 sur 10 pts, à la 5ème place du Zonal Africain ?
ZAKARIA BENNIS : « Ce résultat ne reflète pas ma force réelle. Comme vous le savez, j’étais considéré parmi les favoris pour remporter ce Zonal, mais je suis tombé malade, conséquence de l’épuisement de mes forces en Egypte lors du 1er Championnat d’Afrique des Nations au Caire où les conditions d’hébergement et de restauration furent des plus déplorables ! Je fis quand même à la première table de l’équipe nationale un bon score contre les maîtres internationaux, notamment contre le champion égyptien Fouad El Tahar ».
Q. : Dans ce Zonal africain vous avez réalisé dans les six dernières parties 5 pts, soit une performance de 85% à la différence des quatre premières rondes 0.5 pt sur 4 ! Comment expliquez-vous cela ?
Z.B. : « ہ la 5ème ronde, je voulais quitter le tournoi, je me sentais très mal. L’Egypte m’a complètement vidé. Mais le docteur Tunisien du Zonal m’a prescrit 10 jours de repos en me donnant des médicaments convenables. Ces derniers, par bonheur, eurent une action bénéfique et rapide. Sur les conseils de mon entourage je repris ma place pour terminer très fort dans les six dernières rondes. »
Q. : Après la victoire, haut la main, de Hamdouchi, quels sont vos sentiments ?
Z.B. : « Je suis très content que le Maroc s’impose nettement dans ce zonal. C’est une première. Je souhaite à Hicham un grand succès en Suisse. »
Q. : Votre partie nulle contre le MI Tunisien Kaâbi, à la 7ème ronde, fut-elle bénéfique pour Hamdouchi ?
Z.B. : « Bien sûr, au début de cette partie j’ai nettement dominé le Tunisien, mais quand j’ai voulu précipiter le gain j’ai gaffé, ce qui m’a coûté ma dame contre pièces. La partie devint alors tendue et acharnée. J’ai lutté avec énergie pour essayer d’arracher le demi-point en faveur de Hicham. Finalement après sept heures de jeu, Kaâbi me propose la nulle que j’ai acceptée sur le champ. »
Q. : Dans ce Zonal de catégorie 2 avec une moyenne élo de 2291, vous avez tout de même réalisé une bonne performance de 55%, alors quelles sont vos perspectives d’avenir ?
Z.B. : « Je ne comprend pas pourquoi, les responsables de la Fédération et du Ministère de la Jeunesse et Sports ne m’aident pas, en tant que joueur de l’élite nationale, à me trouver un sponsor ou un parrainage afin d’aller plus loin dans la hiérarchie internationale. Comme vous le savez je suis un joueur semi professionnel qui tente de progresser avec de très faibles moyens. Donnez-moi un parrainage pour au moins quatre tournois à l’étranger et vous verrez ! La preuve : J’ai obtenu le classement international et mon titre de maître fide dans les Olympiades et dans des tournois à l’étranger. Tous les experts des Echecs arabes savent bien que je peux parvenir à beaucoup plus si je bénéficie d’un parrainage sérieux à l’image de celui de mon ami Hamdouchi ! »
Q. : Qu’en est-il de votre préparation échiquéenne ?
Z.B. : « Je dois en premier lieu remercier, infiniment, trois personnes de mon club de la RAD à Tanger. Ils m’ont procurer une bibliothèque échiquéenne constitué d’encyclopédies, d’informateurs et de nombreux livres d’échecs, se chiffrant à plus de 10 000.00 dh ! Ce sont MM.Habti Mustapha, président du Club et architecte d’Etat, Zafzaf Mohamed, président des œuvres sociales de la RAD à Tanger et Yousri Rachid, président de la commission de la jeunesse sportive du détroit. J’ai pu analyser à fond la théorie des ouvertures et suivre ses nouveauté, tout étudiant les positions compliquées. 80% de mon temps est consacré à l’analyse des Echecs. »
Q. : Votre style de jeu penche-t-il vers le tactique ou le positionnel ?
Z.B. : « Il se trouve, aux Echecs, deux sortes de styles de jeu : 1) Le jeu de manœuvre stratégique (positionnel) et 2) Le jeu tactique qui repose sur les combinaisons. Tous les joueurs arabes sont des tacticiens. Je remercie Dieu, parce que je suis arrivé, après des années de travail, à maîtriser le jeu de position qui est devenu, aujourd’hui l’arme des GMI. Il y a une chose que les joueurs doivent comprendre, c’est que le jeu positionnel se base sur la structure, l’harmonie, la collaboration et la coordination des pièces. Le savant Ferdinand de Sausser a montré le premier ce qu’est le structuralisme. »
Q. : Que pensez-vous des Echecs marocains en général ?
Z.B. : « En vérité, les Echecs au Maroc, se répandent dans toutes les villes du Royaume. Beaucoup de jeunes s’adonnent à ce noble sport. Mais le problème est que ces jeunes apprennent la théorie des ouvertures et les récitent dans les tournois sans parvenir à comprendre les secrets cachets dans ces ouvertures. Aussi le joueur marocain atteint rapidement ses limites. Le nouveau président de la Fédération Mr Jaâfari m’a choisi comme entraîneur national des jeunes, dans ce cadre je ferai de mon mieux pour faire assimiler à ces jeunes, le sens positionnel et structurel. »
Q. : Et le niveau de jeu ?
Z.B. : « Très faible. Et en plus instable ! Le joueur marocain ne possède pas les moyens suffisants pour améliorer son jeu. C’est évident. La Fédération et le Ministère de tutelle doivent d’urgence permettre aux équipes nationales seniors et juniors de participer très souvent dans les tournois en France. Sans cela ils perdent leur temps ! Remarquons qu’en Angleterre l’équipe nationale est sponsorisée par la Llyods-Bank, de même que les joueurs anglais bénéficient d’appuis matériel et moral. En effet les échecs de haut niveau demandent de l’argent. Comment imaginer qu’un joueur, seul, puisse acheter un ordinateur ou une bibliothèque de 10 000 dh, de s’abonner à des revues étrangères telles Europe-Echecs, New-Chess, etc. ?
Donc la politique à suivre pour que les Echecs puissent respirer au Maroc est le parrainage par des sociétés comme cela se fait dans le football ou dans le tennis par exemple ! »
Q. : Votre dernier mot ?
Z.B. : « J’aimerais dire à tous les marocains que c’est grâce aux Tangérois qui fournissent un effort extraordinaire pour que les Echecs s’améliorent au Maroc. Si j’arrive à trouver des moyens sérieux, je promets que la génération montante profitera de mon aide, comme je l’ai déjà fait avec Zair Abdelkrim, joueur international, actuellement joueur professionnel dans le club de Barcelone en Espagne, le nouveau champion du Maroc Amine Bousfiha que j’entraîne depuis cinq ans et Ziane Noureddine espoir national possédant un avenir très grand devant lui, etc.
Je resterai toujours, à la disposition des joueurs marocains pour leur procurer des livres d’échecs convenables et de les traduire en arabe.
Je vous remercie de m’avoir largement ouvert vos colonnes. »

Interview réalisée à Tunis par Boujemâ Kariouch


