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Les grands moments de la création : Par Toma Garai

Publié le jeudi 16 février 2006. Enregistrer au format PDF


C’était l’une de ces plaisants après-midi du début de l’été, dans le milieu des années cinquante. La rue tranquille que j’arpentais était parallèle à la principale avenue de la vieille ville de Brasov. Elle était vide de trafic. L’air était plein de l’arôme des fleurs et de la cuisine familiale. La grande église noire brûlée, il y a des siècles, se profilait en silence à l’arrière plan. L’on pouvait s’aventurer sans craindre que les pavés inégaux ne troublent la rêverie. Comme tout autre étudiant,j’avais l’ennuyeuse corvée journalière d’y passer , entre les classes , le laboratoire , le mess , ou le dortoir,disséminés à travers la ville avec plein de temps pour rêver.

J’avais juste lu la veille,à la bibliothèque municipale ,comment Chopin avait composé sa fameuse sonate « gouttes d’eau » , affecté par la présence de George Sand dehors sous la pluie .Musset ne s en serait pas soucié. Mais Musset n était qu’un simple écrivain alors que Chopin était un compositeur ! Je me rappelai l’histoire de Beethoven passant sous une fenêtre et entendant sa musique à la perfection. Entré dans la maison, il trouva au piano une femme aveugle. Cela l’inspira à composer le magnifique « pour Elise ».

Quels grands moments de création ! Si l’on pouvait savoir quand et comment les compositeurs rencontrent l’inspiration dans leurs entreprises créatives, l’on comprendrait et apprécierait mieux les arts.

Toma Garai

Bien, mais j’étais moi-même une sorte de compositeur, n’est -il pas vrai ? J’avais eu quelques douzaines de problèmes d’échecs publiés ,et même quelques distinctions. Et cependant moi-même ne pouvais me rappeler comment et pourquoi je les avais composés. Ainsi donc, faisons un bon problème et rappelons nous les circonstances, cette fois. Je regardais alentour. Personne de proche sur mon trottoir. Je pouvais essayer de me concentrer et de visualiser l’échiquier sans heurter personne.

La visualisation est ce qu il y a de plus dur pour moi. Une idée splendide de mat direct commença à émerger avec une tournure originale. Voici le schéma avec le roi noir tout au milieu. Les défenses principales seraient celles-ci, cela marche. Cela marche vraiment ! Maintenant voyons l’essai. Attention devant à la crevasse dans le dallage. Puis vient la réfutation et enfin la clé et la solution ? Bien il reste quelques détails à vérifier, assis devant un échiquier, s’assurer l’intention, voir le jeu secondaire, les démolitions et que sais je ? Mais le plus important, l’inspiration était maintenant une affaire du passé. Bien joué ! Mais comment se rappeler ce grand moment ? M’en souviendrai-je demain ? Dans une semaine, dans des années ?et la postérité ? J’ai déjà oublié les noms de certains de mes condisciples du lycée, ou ce que ma tendre mère me dit pour la dernière fois quand je quittai la maison pour l’université.

Comment me rappelai-je ce court moment, quelle qu’en ait été l’intensité ? Je regardai de nouveau autour de moi .Personne pour crier « Euréka » pour être témoin de cet acte historique !Je voyais les bâtiments à deux étages, en manque de peinture fraîche bordant la rue avec indifférence. Les lourdes portes d’entrées entrebâillées, mal alignées, installées depuis plusieurs générations. Les fleurs pleines de couleur sur une fenêtre ouverte. La vieille dame pressée tournant le coin de la rue, ignorante de ce qui venait de se passer. Je cherchai désespérément une ancre ou accrocher ces souvenirs avant qu ils ne se dissipent .Je décidais de donner un grand coup dans le trottoir, pour créer l événement, immortalisant l’occasion. Ce fut un bon coup. Il me secoua jusqu’aux os et j’eus du mal à marcher quelques temps.

Si quelqu’un m’avait remarqué, qu’aurait-il pensé de ma santé mentale ? Mais cela réussit, je peux vous le dire. Quarante ans plus tard, je me souviens toujours, de ce grand moment. Comment, quand et pourquoi il eût lieu, tous les détails, toutes mes sensations .Mais quelque chose me gène. Qu’est ce qui ne va pas ? Eh bien, je ne pense pas pouvoir me rappeler quel est le problème que j’ai composé à cette occasion spéciale !

L’on ne peut pas se souvenir de tout !

Diagrammes : Avril Juin 1996

Traduction Yves Tallec Yves Tallec : président de l'association des problèmistes Français.


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