Voici un récit du Docteur Watson, fidèle ami du grand détective Sherlock Holmes. Cette étude de Sherlock Holmes n’est pas des plus simples mais fournit des éléments de réflexion intéressants pour progresser aux échecs. Il est vivement conseillé de suivre le raisonnement en s’aidant d’un échiquier. Bonne lecture et si nécessaire, reportez-vous aux « connaissances du jeu » sur ce site pour comprendre certaines expressions (prise en passant, attaque à la découverte,...).
Il est un des aspects de la personnalité de mon ami Sherlock Holmes que je n’ai jamais évoqué au cours de mes récits précédents : c’est son goût pour le jeu d’échecs. Ainsi, il nous arrivait parfois entre deux affaires de nous rendre au cercle de Regent street, pour nous affronter au cours de parties acharnées. Ma modestie dut-elle en souffrir, je dois avouer que mes victoires étaient fort plus nombreuses que mes défaites, au grand dam de mon cher ami !
Pourtant, il était un domaine peu connu du jeu où Holmes excellait, l’analyse rétrograde, laquelle n’est pas sans montrer quelques similitudes avec le travail d’un détective. En effet, si dans une partie classique, il faut anticiper les coups de l’adversaire et donc tenter de prévoir l’avenir, dans l’analyse rétrograde, il faut, à partir d’une position donnée et des indices que l’on peut y lire, retrouver les coups uniques qui ont pu amener à cette position et donc en quelque sorte remonter dans le passé. Voici une curieuse histoire qui nous est arrivée si mes souvenirs sont bons, juste avant l’aventure du club des rouquins.
Nous venions d’entrer dans le cercle de Regent street et nous nous dirigeâmes vers une table qui venait visiblement d’être abandonnée. La position que j’ai reproduite plus bas était encore visible sur l’échiquier. Les noirs l’avaient emporté puisque le roi blanc était mat. Je m’apprêtais à remettre les pièces dans leur position de départ quant un geste impératif de Holmes m’en empêcha.
Durant plusieurs minutes, il se plongea dans l’étude de la position sans que j’en comprisse l’intérêt : comme je l’ai déjà dit plus haut, les blancs étaient bel et bien mat ! Il finit par émerger de sa contemplation pour m’annoncer d’un ton satisfait : "Watson, cette position surprenante ne peut être atteinte que par une série de huit coups uniques !" et il se lança alors dans une éblouissante démonstration que j’eus parfois quelque mal à suivre.
« Voyez-vous Watson, la première chose qui m’a sauté aux yeux est que le fou noir c8 mate le roi blanc. Mais ce qui m’a intrigué, c’est que je n’arrivais pas à trouver le dernier coup joué par les noirs - qui viennent forcement de jouer pour appliquer le mat. Sans le pion b7, le dernier coup aurait pu être Fb7-c8, mais là ?!
La seule possibilité s’impose finalement à l’esprit : les noirs ont maté par un échec à la découverte du fou c8. Mais quelle pièce ou quel pion a pu effectuer cet échec à la découverte ? Pas la dame, puisque le roi blanc aurait déjà été en prise ! Roi g4-g3 ou Pion g4×f3 sont tout aussi impossibles puisque il en aurait été de même !
Apparemment, nous sommes devant une impossibilité sauf si l’on envisage la prise en passant d’un pion blanc en g4 par un pion noir en h4 ou f4. Admettons que les deux premiers coups rétrogrades soient -1. h4×g3 prise en passant et -1...g2-g4, nous nous retrouvons tout de suite devant une deuxième difficulté : Quel a été le coup noir permettant d’arriver à cette nouvelle position ? Visiblement, il n’y a pas de solution, ce qui n’est pas le cas si le premier coup rétrograde est -1.f4×g3 prise en passant -1.g2-g4 car nous disposons alors de l’échec à la découverte -2.f5-f4+ !!
Continuons à remonter dans notre analyse : Le deuxième coup blanc rétrograde ne peut être qu’un coup de roi puisque les pions g2 et h2 sont sur leur case de départ. Le roi ne peut venir de g4 ou h4 puisqu’il aurait été en contact avec l’autre roi ! Le deuxième coup rétrograde ne peut donc qu’être : -2..Rg3-h3. Mais alors, mon cher Watson, comment expliquez-vous le fait que le fou b8 et la dame g5 donnent simultanément échec ? »
Holmes marqua alors plusieurs minutes d’arrêt pendant lesquelles je tentais de trouver une solution à ce mystère. Finalement, je lui avouais mon impuissance à trouver une explication logique. Les yeux brillants, il reprit : « Parce que vous n’avez pas envisagé la possibilité d’une deuxième prise en passant découvrant simultanément les deux pièces : -3.g4xf3+ prise en passant et -3...f2-f4.
Il n’y a pas d’autre alternative et de nouveau, et c’est ce qui est extraordinaire dans cette position, se pose la question de savoir comment les noirs ont pu mettre en échec le roi blanc ? » De nouveau, je me creusais la tête sans comprendre comment ce fou b8 avait bien pu faire pour mettre en échec le roi g3 ?!
« Cette fois, reprit Holmes, vous oubliez la possible réapparition d’une pièce noire qui permettrait un échec à la découverte ! -4. Cf4-h3+ »
« Mais Holmes, dans la position finale, il n’y a pas de cavalier noir en h3.... »
« Mon cher Watson, parce que tout simplement le coup blanc -2 n’est pas Rg3-h3, mais Rg3xCh3 !! », s’exclama Holmes
Je restais stupéfait devant le tour de passe-passe que constituait la réapparition de ce cavalier. Néanmoins, en examinant la nouvelle position apparue sur l’échiquier, je crus bien avoir trouvé une erreur dans le raisonnement de mon ami. En effet, aucun coup blanc ne pouvait justifier cette nouvelle position :
Tous les pions blancs étaient toujours sur leur case de départ et le roi n’avait pu venir de f3 ou h3 ou il aurait été en prise par le pion g4 sans que celui-ci ait eu une case de départ pour justifier de cet échec. Je le dis à Holmes qui reprit :
« Parce que le coup -4 n’est pas -4. Cf4-h3+, mais Cf4×h3+ !!. Et c’est cette pièce prise qui a joué le quatrième coup rétrograde ! Quelle pièce a pu prendre le cavalier noir en h3 ? Certainement pas une dame ou une tour qui auraient mis en échec le roi noir sans disposer d’une case de départ pour appliquer cet échec, ni un fou qui n’aurait pas eu de case d’origine pour effectuer le coup -4... C’est ce que l’on appelle un rétro-pat en analyse rétrograde. La pièce prise ne peut donc être qu’un cavalier qui a joué le dernier coup : -4. Cg1-h3 ! »
Jugez donc de mon ébahissement causé par la réapparition de ce deuxième cavalier tandis que Holmes reconstituait l’enchaînement de coups uniques amenant à la position finale : 1. Cg1-h3 Cf4×h3+ 2. f2-f4 g4×f3+ 3. Rg3×h3 f5-f4+ 4. g2-g4 f4×g3 mat. et commentait d’un final « élémentaire, mon cher Watson ».
L’analyse en jeu réel : Les Blancs jouent et perdent en 4 coups. Les blancs risquent le mat au prochain coup noir par Cf4-e2 ou Cf4-h2. En effet, l’attaque vient du fou et le cavalier attaque la case de fuite du roi blanc au cas où l’un des pions blancs ait été déplacé). Seule solution pour les blancs, déplacer le cavalier en h3 pour qu’il aille couvrir la case f4 au prochain coup. 1. Cg1-h3 Cf4xh3 + Bien sur, les noirs prennent le cavalier gêneur. Les blancs sont à la limite du mat. Pas le choix, combler avec le pion f2. 2. f2-f4 g4xf3+ (prise en passant) Les blancs sont à la limite du mat. Un seul choix : prendre le cavalier. 3. Rg3xh3 f5-f4+ (attaque du fou à la découverte par le pion). Les blancs sont à la limite du mat : un seul choix, combler avec le pion g2. 4. g2-g4 f4xg3# (prise en passant - mat)




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