Nous étions en seconde au Lycée Omar Ibn Abdelaziz à Oujda, et un de nos camarades de classe qui s’appelle Abdelmajid Rmili, nous avait parlé du club d’échecs dont il était membre et nous avait invité à nous y rendre.
Nous, c’était un groupe d’amis qui avaient pratiquement étudié dans la même classe les quatre années du collège, nous savions jouer aux échecs comme le font tous les amateurs ! Soit bouger les pièces et faire quelques mats connus dont le fameux coup du berger.
Curieux de connaître de quoi il tournait dans ce club tant cité par notre camarade Abdelmajid, nous avons décidé de nous y rendre un week-end tous ensemble. Abdelmajid avait choisi le moment où les responsables étaient présents dans le club pour nous y emmener.
C’est ce jour là, un jour du mois de mars 1978, que j’allais faire connaissance avec le président de l’Association des Amateurs d’Echecs d’Oujda Feu Haj Mohammed Abbaouy.Abdelmajid nous a présenté comme étant ses camarades de classes et que nous avions le désir de nous inscrire au club. L’accueil fut chaleureux et Feu Haj Abbaouy, qui était accompagné du secrétaire du club, Monsieur El Houssine Benbouazza, nous avait expliqué tout ce qui concernait l’adhésion au club. C’est ce jour là que le virus des échecs m’a été inoculé.
Nous nous sommes donc inscrits au club. Le club tenait son siège au complexe culturel de la ville d’Oujda, un grand espace dont avait la charge la municipalité de la ville et qui lui avait été cédé en 1974 avec conditions par l’ordre des soeurs franciscaines. Conditions selon lesquelles le lieu ne devait pas être utilisé pour autre chose que des activités culturelles. Le complexe regroupait un grand nombre d’associations et disposait d’un parc magnifique qui à lui seul était un argument solide pour attirer les gens ! Le local dont disposait l’association d’Oujda est à mon avis le meilleur dont ait jamais disposé un club d’échecs au Maroc.
Ainsi donc, nous nous sommes inscrits, et nous avons appris très vite ce qu’était le vrai jeu d’échecs, une véritable science, avec sa multitude d’ouvrages consacrés à ses différentes étapes, ouvertures, milieu de jeu et finales. Un monde dont je n’avais jamais soupçonné l’existence, et pourtant je me rendais auparavant à ce même complexe culturel qui abritait aussi le conservatoire de musique où je me rendais une fois par semaine pour mes cours de piano. Je passais donc chaque jour devant l’entrée du club mais je n’avais jamais eu l’idée d’y entrer.
J’étais donc devenu membre de l’Association des Amateurs d’Echecs d’Oujda et nous allions, mes camarades et moi, progresser rapidement et voir notre niveau de jeu évoluer très vite grâce d’une part aux ouvrages mis à notre disposition par quelques membres du clubs et aussi aux nombreux tournois organisés par le club et dont l’instigateur n’était autre que Feu Haj Abbaouy !
Des tournois, il y en avait à toutes les sauces ! Toutes les fêtes religieuses et nationales étaient une occasion pour organiser un tournoi avec cérémonie de remise de prix. Les prix étaient certes symboliques, mais pour nous une coupe ou un livre d’échecs étaient des récompenses encourageantes à souhait !
Feu Haj Abbaouy avait dès le début montré son encouragement pour ce groupe de jeunes qui ne cessait d’améliorer ces connaissances et son niveau de jeu et qui voyait à chaque tournoi un de ses membres se classer premier devant des joueurs très anciens, qui avaient beaucoup d’expérience mais qui ne voulaient pas en faire davantage, ils s’étaient en quelque sorte assis sur leur laurier.
Lors de la préparation d’une rencontre du championnat national par équipe qui allait opposer notre club à celui d’Errachidia à l’extérieur, j’avais été sélectionné pour faire partie de l’équipe qui allait se déplacer vers cette ville en tant que remplaçant et c’était pour moi une grande réalisation. Vous imaginez un peu ce que cela représentait pour moi, remplaçant et cela m’avait fait sauter de joie. Nous étions début novembre 1978 ! C’est-à-dire à peine huit mois après mon inscription au club ! Il y avait dans cette équipe Haj Mohamed Laachachi, Abdelmajid Rmili, Abdelhakim Abbaouy, Mohammed Ramdani (un nouveau comme moi et camarade de classe) et moi. Nous avions réussi à faire match nul, Rmili et Ramdani avaient gagné. Le résultat de Ramadani, un nouveau, allait inciter Haj Abbaouy à encourager encore plus les nouveaux arrivants.
Pour ma part, j’allais attendre encore un peu avant de me voir rejoindre l’équipe du club en tant que titulaire ! Cela n’allait pas tarder à se produire.
En mai 1979, Haj Abbaouy, qui se trouvait dans la salle du club qu’on appelait « buvette » mais qui était en réalité le bureau du club, il y avait une autre salle à côté et c’était là où se déroulaient les tournois et où étaient accueillies les équipes adverses. Haj Abbaouy était donc dans le bureau, et était en proie à une réflexion profonde. Il était en train de chercher une solution à un grand problème, le club était qualifié pour la demi-finale du championnat national par équipe qui allait se dérouler le week-end suivant à Maamoura et les joueurs « expérimentés » avaient tous décliné son invitation à faire partie de l’équipe qui devait représenter le club à cette demi-finale ! Comment faire étai-il en train de se demander comment faire ? Nous, les nouveaux, nous nous trouvions en compagnie de Rmili et Hakim Abbaouy dans la grande salle. A un moment Haj Abbaouy avait quitté le bureau et était venu dans la salle comme pour changer de lieu de réflexion et il avait peut-être bien fait de venir compléter sa réflexion dans la salle car quelques minutes plus tard il s’écria en nous dévisageant un par un « mais ce sont des joueurs ! » et il commença à nous poser à chacun la question « tu pars à Maamoura ? » Je n’ai pas besoin de vous dire quelle était la réponse de ceux à qui la question était posée !
Haj Abbaouy s’était retrouvé soulagé, mais pour ce moment seulement, car il savait très bien que ce choix qu’il venait de faire, tout seul, un choix qui lui avait été imposé par ceux, parmi les anciens, qui ne voulaient pas faire partie de l’équipe, il devait l’assumer et en prendre l’entière responsabilité dans les cas où cette équipe de jeunes n’aurait pas fait de résultats. Mais pour Haj Abbaouy il n’était pas question de déclarer forfait ! Mieux valait pour lui emmener une équipe de jeunes, la seule qu’il avait à sa disposition, qui était à moitié composée de nouveaux que ne pas participer à cette demi-finale.
Cette fameuse équipe de jeunes avait réussi à se qualifier à la finale, qui allait se dérouler en décembre 1979 à Tetuan. Haj Abbaouy avait gagné le pari mais ce qu’il avait réussi à faire en même temps c’est m’inculquer certains principes que j’allait quelques années plus tard appliquer alors que j’était devenu, grâce à son influence un dirigeant de club et de ligue.
Haj Abbaouy m’a incité en 1981, à intégrer la commission technique du club. Je devais malheureusement quitter le Maroc pour la France cette même année. A mon retour, en 1984, Haj Abbaouy allait quitter le présidence du club pour des raisons familiales mais aussi par amertume. Certains membres du club n’avaient jamais cessé de le harceler et de lui mettre les bâtons dans les roues notamment à cause de sa politique d’encouragement des jeunes et le principe qu’il avait appliqués mainte fois pour le choix des membres de l’équipe et qui était l’organisation d’un tournoi de classement.
En 1986, alors que je présidais l’Association des Amateurs d’Echecs d’Oujda, je me rappelle que Haj Abbaouy avait accueilli avec beaucoup de joie la nouvelle des deux réalisations de l’association. Nous avions réussi, pour la première fois dans l’histoire de l’association à remporter la même saison et le Championnat par Equipe et la Coupe du Trône. Cette réalisation a été possible grâce entre autres à ce principe qui était cher à Haj Abbaouy, le tournoi de classement pour choisir les membres de l’équipe devant représenter le club dans les compétitions. Je l’avais appliqué malgré les protestations incessantes de certains membres du club qui voulait que je fasse le choix de l’équipe selon des critères absurdes, l’ancienneté dans le club, ou encore choisir les membres qui s’entendaient bien entre eux pour que le déplacement soit agréable. Peu leur importait les résultats ! Je n’avais jamais cessé de demander conseil à Haj Abbaouy tout au long de ma carrière de président de club ou de ligue.
De Haj Abbaouy j’ai retenu cette intransigeance quand il s’agit de défendre les intérêts du club ou de la ville.
Ne jamais déclarer forfait, se déplacer vers le lieu de compétition, s’il se trouve loin d’Oujda au moins un jour avant la date de compétition, être audacieux quand il s’agit d’obtenir un plus pour le club, lui-même n’avait pas hésité en 1974 à escalader le mur du complexe culturel pour occuper ce qui allait devenir le siège de club, parce que s’il n’avait pas fait cela le club n’aurait jamais obtenu de local. Il avait ainsi mis devant le fait accompli les autorités locales qui avaient finis par céder le local au club. J’ai pratiquement tout appris de ce sacré bonhomme ! Tout citer prendrait des pages et des pages !
Mon dernier déplacement en compagnie de Haj Abbaouy a été en mai 1990, lors de notre participation au tournoi des Frères Chemloul à Oran. Nous avions passé une bonne semaine ensemble et il avait participé en tant que joueur à ce tournoi. Ma dernière rencontre avec lui, juste avant que cette grave maladie ne l’atteigne, c’était en 1998 si ma mémoire est bonne. Nous avions pris un café ensemble au fameux café Colombo.
Reposez en paix, Maître Abbaouy, vous resterez à jamais dans notre mémoire et dans nos cœurs.









